On traversera le pont quand on sera rendus à la rivière

Une phrase que mon père a répétée souvent et qui est restée dans mon vocabulaire et dans mon cœur. Tellement que je la croyais imprimée dans mon ADN.

Elle m’a servie à relativiser, à rester zen, à vivre le moment présent. Elle nous différenciait de tous ceux qui stressent, qui vivent dans l’inquiétude et de ceux qui se figent dans la peur.

Je l’aimais cette façon d’avancer dans laquelle chaque pas est empreint d’un courage sans effort, naturellement mué par la motivation.

Au fil des années, je m’en suis éloignée tranquillement, inconsciemment et surtout involontairement. J’ai arrêté de vivre le moment présent quand j’ai commencé à vouloir éviter certaines souffrances.

Et quand on me l’a fait remarquer, PAF! Une claque en pleine face! Ce que je fais parle plus fort que ce que je dis… merde! Ma belle philosophie qui m’avait aidée à avancer jusqu’ici, qui m’avait nourrie entre les ravins et les montagnes, n’aurait pas survécu? Je l’aurais moi-même mise de côté?

C’était le symptôme de quelque chose de plus gros.

Quelque chose devait être terriblement coinçant, terrifiant, angoissant pour devoir me mettre de côté, mettre ma vie de côté en anticipant les ponts et les rivières à venir.

J’ai réalisé, grâce à cette gifle, que je ne respirais plus. Que j’attendais d’être de l’autre côté de ce rendez-vous, de cet aveu, de ce désaccord pour respirer. Ces affrontements me glaçaient.

Re-PAF!!

Moi!? Je fige par peur!?! Ouach!! Ce n’est pas moi, ça!

J’ai désiré très ardemment être capable de me ressaisir. J’ai usé de courage forçant, de courage forcé pour regarder mes bottines.

La solution peut devenir le problème.

On appelle ça des compensations. Se débrouiller, c’est bien, c’est fort , c’est noble, et c’est épuisant aussi. La débrouillardise peut même devenir enlisante comme le mirage d’un véhicule sur une boue visqueuse.

Mon désert aride se manifeste quand quelqu’un est déçu, irrité, malheureux. J’ai alors l’impression de m’assécher. Ça fait mal, ça tord en dedans quand le pruneau se déshydrate, comme une implosion. Alors je cherche de l’eau, je cherche à satisfaire le malaise de l’autre, ce malaise qui m’assèche, moi.

J’aperçois le mirage en modifiant ma réaction, en devenant moi-même la solution, l’outil, le pansement, l’action qui renversera le mal-être.

Alors je m’adapte, je fais mes petites affaires autrement. Sans que ce soit mon choix naturel, j’y trouve mon compte en évitant le pire. Et je mets un pied dans la boue. Je prends le risque de m’oublier un peu en prenant garantie sur l’autre pied pour m’échapper.

Le pire, je ne l’évite malheureusement pas, j’y contribue. Je ne mets personne au courant de mes besoins et je ne dis à personne que son besoin étouffe le mien. Alors la roue tourne. Le moteur y met tout ce qu’il a. Et je m’enlise bien comme il faut.

Avec le temps et les expériences, j’ai commencé à savoir quand la rivière des attentes des autres n’était pas loin, quand ils voudraient que j’y mette toute mon eau. Voyant ma réserve baisser, j’ai commencé à appréhender. Je ne profitais plus de ce que j’avais, mais je regardais ce qui me manquait et j’avais peur d’en perdre.

J’ai même eu peur de me faire voler mon eau en bâtissant le pont. Comment allais-je réussir à passer par dessus les attentes sans me sentir coupable?

Est-ce vraiment mon devoir de fournir l’eau à la rivière?

Je recommence à regarder où se posent mes bottines sans penser au pont ni à la rivière, mais c’est avec un courage calculé.

Savoir qu’il y aura toujours des montagnes, des tempêtes, et des rivières à traverser ne devrait pas nous empêcher d’avancer.

Je me dis que chaque pas, qu’il soit sous un soleil ardent ou sous une pluie froide et torrentielle est un pas unique et doit être considéré avec les éléments qui le composent et l’entourent dans le présent, que chaque décision doit être prise avec les informations que l’on possède dans le présent.

Aussi globale soit ma vision d’une situation, l’avenir n’est pas une information connue.

1 réflexion sur « On traversera le pont quand on sera rendus à la rivière »

  1. Merci pour cette merveilleuse réflexion, et ce positivisme habité. J’adore.

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